Communication de crise : ce qu’il faut dire et ne pas dire dans les premières heures
Il y a une chose que toutes les crises ont en commun, quelle qu'en soit la nature : elles créent un vide d'information. Et ce vide, si l'organisation ne le comble pas elle-même, sera rempli par d'autres. Des journalistes, des témoins, des réseaux sociaux, des concurrents. Parfois par les attaquants eux-mêmes.
La communication de crise n'est pas une option réservée aux grandes entreprises avec des directions de la communication étoffées. C'est une compétence opérationnelle que toute organisation exposée à un risque grave doit avoir préparée. Et la préparation, en la matière, fait toute la différence entre une crise qui reste maîtrisable et une crise qui emporte tout.
Ce qui se passe dans les quatre premières heures est déterminant. Pas parce que la situation elle-même sera résolue dans ce délai, mais parce que la perception de l'organisation par ses parties prenantes - collaborateurs, clients, autorités, médias, grand public - se fixe dans cet intervalle. Ce que les gens pensent de la façon dont vous gérez la crise compte autant, souvent plus, que la crise elle-même.
Dans les incidents que nous avons accompagnés ou observés, les organisations qui s'en sont le mieux sorties n'étaient pas celles qui avaient les meilleurs communicants. C'était celles qui avaient réfléchi avant à quoi dire, à qui, dans quel ordre et par quel canal. La crise n'est pas le moment d'inventer une stratégie de communication.
Les premières heures changent tout
La communication de crise obéit à une physique particulière. Pendant les premières heures, tout est fluide, instable, potentiellement réversible. Les perceptions ne sont pas encore fixées, les médias sont encore en train de comprendre ce qui se passe, les parties prenantes attendent de voir comment l'organisation réagit.
Passé un certain seuil - qui varie selon la nature de la crise, mais qui se situe généralement entre deux et quatre heures - les choses se solidifient. Le récit dominant se construit, souvent sans l'organisation. Les premières images circulent. Les premiers commentaires s'agrègent. Et une fois qu'un récit est installé dans l'espace médiatique et dans l'esprit des parties prenantes, le déloger coûte dix fois plus d'énergie que de l'avoir empêché de s'installer.
Il y a trois erreurs qui se répètent systématiquement dans ces premières heures.
Parler avant d'être sur : le paradoxe de la premiere prise de parole
La première déclaration est la plus difficile à rédiger et la plus importante à réussir. Elle doit être faite rapidement - avant que le vide ne soit comblé par d'autres - alors que l'organisation ne dispose souvent que d'informations partielles sur ce qui se passe.
Ce paradoxe est en réalité soluble. Il repose sur une distinction simple : ce que l'on sait, ce que l'on fait, ce que l'on ne sait pas encore. Ces trois éléments suffisent à construire une première prise de parole honnête, utile et maîtrisée.
Cette structure a deux vertus. Elle est honnête - elle ne prétend pas savoir ce que l'on ne sait pas. Et elle est rassurante - elle montre une organisation qui tient, qui agit et qui s'engage à informer.
"Un incident grave s'est produit ce matin dans nos locaux. Nous avons immédiatement activé notre dispositif de gestion de crise et pris les premières mesures pour protéger les personnes concernées. Nous travaillons à établir les faits avec précision. Nous nous engageons à vous informer à nouveau dans les deux heures."
Ce type de formulation, sobre et engagée, préserve la crédibilité sans exposer l'organisation à des contradictions ultérieures.A qui parler en premier : la hierarchie des publics
L'une des erreurs les plus fréquentes en communication de crise est de s'adresser d'abord aux médias alors que les collaborateurs et les parties prenantes directes n'ont pas encore été informés. Ce séquençage inversé génère des dégâts internes qui peuvent durer bien au-delà de la crise elle-même.
La hiérarchie des publics en situation de crise obéit à une logique de proximité et de responsabilité.
| Priorité | Public | Ce qu'il attend | Canal privilégié |
|---|---|---|---|
| 1re | Les personnes directement affectées | Sécurité, prise en charge, information sur leur situation personnelle | Contact direct, téléphone |
| 2e | Les collaborateurs | Comprendre ce qui se passe, savoir quoi faire, ne pas apprendre la nouvelle par les médias | Communication interne directe - email, message vocal, réunion |
| 3e | Les autorités compétentes | Notification réglementaire, coopération, transparence | Contact direct avec l'interlocuteur désigné |
| 4e | Les clients et partenaires affectés | Impact sur leurs activités, mesures prises, continuité de la relation | Contact direct, email personnalisé |
| 5e | Les médias et le grand public | Les faits, les mesures prises, la position de l'organisation | Communiqué de presse, conférence de presse, réseaux sociaux |
Un collaborateur qui apprend une crise affectant son organisation par une alerte BFM ou un tweet n'oublie pas. La confiance interne, une fois entamée, se reconstruit très lentement.
Les réseaux sociaux ne respectent pas la hiérarchie des publics. Un incident peut y être commenté, photographié et partagé avant même que la direction de l'organisation n'en soit informée. Cela ne change pas la logique de séquençage - cela la rend plus urgente. Si l'incident est déjà visible sur les réseaux, une déclaration rapide sur les canaux officiels est indispensable pour ne pas laisser le récit se construire sans vous.
Ce qu'il ne faut surtout pas dire
Certaines formulations reviennent avec une régularité remarquable dans les crises mal gérées. Elles ont en commun de sembler défensives, de minimiser la situation ou de déplacer la responsabilité - ce qui produit exactement l'effet inverse de celui recherché.
Après l'incendie de l'usine Lubrizol à Rouen, les premières heures de communication ont été marquées par des messages rassurants sur l'absence de danger, alors que les habitants constataient une odeur acre dans tout l'agglomération et que des suies noires recouvraient les jardins. Le décalage entre le discours officiel et la réalité perçue a créé une défiance durable envers l'entreprise et les autorités, qui a compliqué toute la gestion ultérieure de la crise.
Incendie Lubrizol, Rouen, septembre 2019 - retour d'expérience documenté.Gerer la pression des medias et des reseaux sociaux
Les médias et les réseaux sociaux fonctionnent à des rythmes très différents. Un journaliste de presse écrite peut attendre quelques heures. Un journaliste de radio ou de télévision travaille en temps réel. Les réseaux sociaux, eux, n'attendent pas du tout.
La stratégie efficace n'est pas de choisir entre vitesse et maîtrise - c'est de les articuler. Une première déclaration courte et sobre sur les canaux officiels de l'organisation, publiée dans la première heure, permet de prendre date et de montrer que l'organisation est présente. Elle n'a pas besoin d'être exhaustive - elle doit être juste et engagée.
Un sujet de direction generale
La communication de crise ne peut pas être entièrement déléguée à la direction de la communication. Cette dernière est indispensable - elle maîtrise les outils, les canaux, les relations avec les journalistes, la rédaction des messages. Mais certaines décisions lui échappent nécessairement.
La décision de prendre la parole publiquement sur un incident grave est une décision de direction générale. Elle engage l'organisation tout entière - sa réputation, ses relations avec ses parties prenantes, sa position juridique. Elle doit être prise par quelqu'un qui a l'autorité pour le faire et qui comprend toutes ses implications.
Le directeur général ou son représentant désigné doit être présent dans la cellule de crise dès son activation. Pas pour rédiger les communiqués - ce n'est pas son rôle. Mais pour arbitrer les questions que la direction de la communication ne peut pas trancher seule : jusqu'où aller dans la transparence, comment répondre à telle demande des médias, quelle posture adopter face à telle accusation.
Les organisations qui gèrent le mieux la communication de crise sont celles où la direction générale a été préparée à ce rôle. Où le dirigeant a participé à des exercices de simulation, s'est entrainé face aux journalistes, a réfléchi à l'avance aux questions difficiles. Pas pour avoir des réponses toutes faites - mais pour avoir les bons réflexes.
Communiquer efficacement dans les premières heures d'une crise suppose trois conditions : avoir réfléchi avant à quoi dire et à qui, disposer d'une organisation claire avec un porte-parole désigné, et avoir un dirigeant capable de prendre les arbitrages communicationnels sous pression. Aucune de ces conditions ne se crée dans l'urgence.
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